Skip to content

Migrant, le poids d’un mot

C’est le mot sans doute que l’on entend le plus, partout, tout le temps. Il enferme et encercle tout les débats depuis plus d’un an : migrant. Il s’est banalisé, il est devenu normal. Migrant. Il ouvre et conclue une idée, tombe comme un couperet, et plus personne n’y fait vraiment attention. Migrant. Une réalité à lui seul, une réalité pour lui tout seul. Migrant c’est tout. Migrant c’est déjà ça. Mais migrant, on l’oubli cela veut dire quoi ?

D’hommes à objets.

Si les yeux sont les fenêtres de l’âme, pour reprendre l’adage, les mots sont alors les reflets d’une société. Il le sont surtout quand on ne les remet plus en question, quand on les accepte comme absolus dans leur vérité révélée, béat de leur vide. C’est comme ça que l’on a arrêté de se demander le sens de “migrant”. On a oublié, par confort peut-être, d’interroger le profond de l’expression : les migrants. Et plus on la rabâche, plus on la gobe, l’avale, plus on oublie de la questionner. A force de répétition elle devient vraie par elle-même et pour elle-même. Mais vraiment qu’est-ce que l’on dit, quand on dit migrant ?

Migrant, c’est dire d’abord qui n’a pas de but. C’est dire que le but n’est pas ici, ni ailleurs. La migration est un état temporaire, et en disant d’un homme qu’il est migrant c’est lui refuser ce temporaire. C’est l’enfermer, le boucler, dans un état-subi plus que choisi : un état qui finalement devient son identité, son essence. Le migrant, c’est la migration elle-même, sans but et sans raison. Parce que dans migrant il y a surtout l’absence ; celle de l’arrivée, et celle du départ. On réfute l’origine, on refuse les motivations, on ne reconnaît rien. Migrant c’est dire qui n’appartient à rien, pas même à l’histoire, pas même à sa propre histoire. Aucune identité en-dehors de la migration. Migrant c’est ça, refuser l’existence de “je”, “ils”, “nous” au profit du “eux” lointain et froid. Plus d’humain, car l’homme a un but, un départ et une arrivé, il a une histoire – c’est ce qui le fait homme d’ailleurs. Pas le migrant. Et pour ça, le migrant est un objet.

D’homme à marchandises.

Un objet linguistique d’abord, qui sert de sentence et de fin. Un objet d’aliénation de la langue, car le migrant ne peut exister indéfiniment. On fait se tordre le mot pour que d’état appelé a finir, il devienne essence assujettissant tout à sa présence. Peu importe le reste, migrant avant tout, migrant et puis c’est tout, et puis cela suffit. Un objet comme ça, de la langue de la peur et de la menace. C’est un flot, une vague, un raz-de-marrée. Ce n’est pas un flux humain, mais un flux d’objets qui menace, et qui menace, et qui menace. Métaphore audacieuse, et sadique, pour les hommes, et femmes, et enfants, qui se noient pour devenir une vague qui menace, et qui menace.

Et le migrant devient comme ça un objet tout court, sans racine, sans passé et sans futur. Un objet que l’on se répartit à coup de quotas, dont on débat à la troisième personne, ultime déni d’existence, et dont on se chamaille la garde – ou plutôt la non-garde. Une marchandise, et c’est tout, dont personne ne veut, et que personne ne regarde.Par là on pourrait même s’aventurer à dire que ce flux migratoire, ce flux humain, et même moins considéré encore qu’un flux de marchandises. Terrifiant, peut-être.

Quand on dit migrant, on dit tout ça, et finalement dire tout ça c’est simplement dire : tu n’es pas un homme, car tu n’as pas d’identité. Alors pour faire face à son propre déni d’humanité, on ne se pose pas la question, on accepte la formule sans rien dire. Refuser l’humanité de l’autre cela ferait quoi de nous ? On n’y pense pas. On n’y pense plus. On accepte. Eux et nous. Hommes et migrants. C’est facile.

Migrant, ce refus de l’homme.

Si nous reprenons tout ce que nous venons de dire, migrant apparait comme la formule la plus déshumanisante possible. Elle refuse l’histoire personnelle, autant que l’intégration à la grande Histoire. Elle relègue au sujet subit, et non pas au sujet agissant. En même temps elle transforme un état temporaire, en essence même. Tout en retirant toute justification à l’état temporaire… Un oiseau cela migre vers le soleil, un migrant c’est un migrant. Finalement avilissante, elle réduit à l’état de contingence, de marchandise et même par certains aspects à moins que cela. Migrant, cela déracine et déshumanise. Il n’y a que la mort en cruauté sur le visage d’un enfant pour rappeler qu’il n’y a là que des hommes, des femmes ; mais pour le temps d’une photo. Une photo uniquement.

Le nœud du problème, se trouve donc ici, juste là, dans le mot même que nous avons choisit pour désigner ces hommes et ces femmes prêts à tout risquer pour se voir refuser leur humanité en pleine mer. Il se trouve dans ce migrant lâché en première page, racoleur sur fond rouge. Et a lui seul, il devient le symbole tout entier d’une politique européenne honteuse.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *